Un exemple exceptionnel de rédemption.

 

RDA00024293Pierre-Marie Bougrat,  héros de la guerre de 14-18, titulaire de la Croix de Guerre et de la Légion d'honneur, blessé à maintes reprises, exerçait à Marseille, comme médecin.

Sans doute choqué par les terribles années de guerre, il mena très vite une existence "dissolue" (terminologie de l'époque), collectionnant les maîtresses et dilapidant son argent au jeu - à tel point que son épouse finit par obtenir le divorce.

Bougrat ne changeant rien à son mode de vie, sa clientèle plutôt huppée au départ se détourna de lui alors que les besoins d'argent se faisaient sentir (il tira des chèques sans provision qui inquiètèrent suffisamment ses banquiers pour qu'ils lui retirent leur garantie) Ses amis se détournèrent peu à peu – excepté Jacques Rumèbe, compagnon de tranchée, que Bougrat soignait discrètement pour une syphilis contractée pendant la guerre.

85323080_oRumèbe, comptable, convoyait habituellement des fonds. En mars 1925, il alla comme d'habitude voir Bougrat pour recevoir son injection habituelle. Quelques heures après, selon les dires du médecin, il revint, prétendant s'être fait dérober sa sacoche par une maîtresse de rencontre. Bougrat partit pour tenter de réunir les fonds qui le sauveraient de la perte d'emploi et du déshonneur mais, toujours selon ses dires, il revint bredouille pour retrouver son ami mort. Affolé, persuadé qu'il serait le premier soupçonné, le médecin camoufla le cadavre dans un placard.

Quelques jours après, Bougrat fut arrêté et emprisonné pour… escroquerie et émission de chèques sans provisions  (la disparition de Rumèbe n'était pas encore signalée).

La famille et l'employeur de Rumèbe finirent par faire appel à la police qui pensa tout d'abord qu'il s'était enfui avec l'argent. L'enquête de voisinage et de fréquentation révèla le nom de Bougrat chez qui on perquisitionna, et on découvrit le cadavre d'autant plus facilement qu'une odeur pestilentielle incommodait les voisins

Bougrat, dans une position précaire, s'embrouilla dans ses déclarations en donnant plusieurs versions contradictoires. Sa vie privée, ses besoins d'argent pressants ne jouèrent évidemment pas en sa faveur.

bougrat-detectiveLes experts en toxicologie conclurent à un accident thérapeutique, à une réaction pathologique au traitement dispensé par Bougrat qui ne saurait, en des circonstances habituelles, provoquer la mort. Néanmoins la très sévère cour d'assise d'Aix en Provence condamna le médecin aux travaux forcés à perpétuité le 29 mars 1927. (Seules ses médailles et sa conduite exemplaire pendant la guerre lui évitèrent la peine de mort et permirent au Président de la République de commuer la peine en la réduisant à... vingt-cinq ans de travaux forcés) Envoyé en Guyane par le convoi de 1928, il fut naturellement affecté à l'hôpital de St Laurent où il bénéficia d'une vie relativement confortable, ne ménageant jamais son dévouement vis-à-vis de ses codétenus.

Bougrat n'avait jamais cessé de clamer son innocence et entama dès le début de sa détention des démarches bien illusoires en vue d'obtenir sa réhabilitation.  De toute manière il entendait bien ne pas pourrir au bagne.

Le 30 août 1928, Bougrat rejoignit au bord du Maroni sept complices pour une évasion rocambolesque, une des plus spectaculaires de l'histoire du bagne. Parmi ces hommes figurait Guillaume Seznec. Celui-ci, épuisé, fut débarqué à sa demande sur les côtes surinamaises d'où il fut réexpédié en Guyane (le mythomane Henri Charrère, dit "Papillon" s'attribua dans ses récits apocryphes une bonne partie des faits survenus pendant ce trajet dantesque).

85323377_oAprès un périple mémorable (une tempête, un échouage sur un banc de vase) d'une douzaine de jours, l'embarcation accosta au Venezuela. Là, le Docteur Bougrat offrit son savoir à la médecine locale. Il était bienvenu car une épidémie de "grippe" (sans doute une forte variété de dengue) secouait le pays, faisant de nombreuses victimes. Avec un dévouement sans limite et bien qu'il ait été frappé lui-même par la maladie, il soignit les malades qui le surnommèrent "docteur miracle". Les autorités françaises qui avaient eu connaissance de sa destination demandèrent son extradition, ainsi que celles de ses compagnons d'échappée. Bougrat bénéficia de la clémence du Venezuela et fut autorisé à y résider quand les autres furent rapatriés en Guyane, certains ayant eu la stupidité de commettre divers larcins.

Peu après, totalement intégré au pays, marié et père de deux filles, il s'installa dans l'île Margarita où il ouvrit une petite clinique privée, ne refusant jamais de soigner gratuitement les nécessiteux. Gracié par la France, il refusa d'y retourner, d'une part en raison de son bonheur retrouvé, ensuite parce qu'il exigeait une réhabilitation et non la grâce, reconnaissance de culpabilité. Il décéda dans sa nouvelle patrie en 1962 à l'âge de 72 ans aimé de tous.

(ci-dessus: Bougrat en famille, au Venezuela)

400x300_14422_vignette_Evades-du-bagne-Tombe-Pierre-BougratA Margarita, une place et une école portent son nom. Sa tombe, à Juan Griego, est toujours fleurie. 

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