DSCN2618Saint-Laurent fut bâtie sur un site occupé quelques Amérindiens "Galibis" (de nos jours, on les nomme Kaliñas). Le lieu dit se nommait  "Pointe Bonaparte" et son Degrad (embarcadère) était utilisé par les orpailleurs et ceux qui les ravitaillaient dans les Grands Bois (c'étaient les Noirs Bonis et Boshs, les Bushinengués, qui assuraient l'essentiel du canotage sur le Maroni)

En 1852, aidé d'une quarantaine d'anciens esclaves de la région de Mana, le commandant Mélinon commença à défricher la forêt autour du Degrad. Une présence militaire très symbolique assure la présence française, en face de la Guyane hollandaise infiniment plus prospère. Un peu plus tard, quelques dizaines de transportés se joignirent à ces ouvriers.

L'Amiral Laurent Baudin, en tournée d'inspection dans l'ouest guyanais, décida que la future ville prendrait le nom de son patron, Saint-Laurent, auquel viendrait s'ajouter le nom du fleuve. Saint-Laurent du maroni était baptisée. L'inauguration du centre pénitentiaire eut lieu quelques années plus tard, le 21 février 1858, un an après son ouverture.

 

DSCN2622Le pénitencier, avant les "grands travaux"

En 1858, furent installés tous les services centraux de l'administration pénitentiaire. Camp de  la transportation, bureaux, les hôtels pour le personnel supérieur, les maisons des employés et des gardiens, un magnifique hôpital hôpital de douze bâtiments (mais qui fut toujoours tragiquement dépourvu de moyens de fonctionnement). Ce fut une ville magnifique qui fut édifiée sur les bords du Maroni la main d'oeuvre ne manquant pas pour contribuer à son embellissement (au détriment d'activités productives). St-Laurent acquit, dans toute l'Amérique latine, le surnom de "Petit Paris", et la vieille ville de Cayenne faisait triste figure en comparaison. Le 16 mars 1880, un décret faisait de Saint-Laurent la commune pénitentiaire du Maroni, délivrant ainsi à l'administration du bagne, la "tentiaire", des pouvoirs autonomes par rapport à Cayenne qui demeurait chef-lieu de colonie. Le Conseil des habitants libres (très minoritaires) n'avait que voie consultative. Bien évidemment, transportés et relégués n'avaient aucun droit, pas même les libérés à l'expiration de leur peine, car ils avaient été déchus à vie de tout droit civique.

Donnons la parole à Mélinon, commandant supérieur de la colonie agricole pénitentiaire de Saint-Laurent-du-Maroni, aui écrit au directeur de l’administration pénitentiaire en 1860

DSCN2623 (Copier)« Je fus appelé en 1857 par M. l’amiral Baudin, alors Gouverneur de la Guyane française, à fonder sur le bord du Maroni une colonie agricole pénitentiaire dans le but d’ouvrir aux transportés repentants, par la propriété et la famille, acquises par le travail, un lieu de repos et de réhabilitation…

« Le 23 août 1857, il y a trois ans, douze transportés européens et douze Noirs engagés débarquèrent sur la pointe Bonaparte, du nom d’un Indien qui, autrefois, y avait établi son village, situé sur la rive droite du Maroni, à 28 kilomètres de l’embouchure de ce fleuve et devant lequel il forme un vaste bassin qui, dans sa plus grande largeur, n’a pas moins de six kilomètres.

« Ces 24 hommes employés immédiatement à nettoyer l’espace déboisé abandonné par l’Indien y firent plusieurs carbets pour s’abriter et serrer les vivres et le matériel qui leur étaient nécessaires. Puis ils attaquèrent la forêt, multiplièrent les abris pour loger les renforts qui leur furent successivement adjoints et qui élevèrent à 800 le personnel de cet établissement au commencement de 1859…

« Peu à peu, remplaçant les carbets par des maisons, nous formions des logements pour le commandant, les officiers, les employés, la gendarmerie, le détachement d’infanterie de marine, les hôpitaux, des logements pour les sœurs, des magasins d’approvisionnement et de matériel pour 800 hommes, une boulangerie, une chapelle, un débarcadère et, dans ces derniers temps, un pénitencier pour loger 40 femmes et 4 sœurs chargées de les surveiller. Pendant que cette transformation d’une forêt en lieu d’habitation se produisait, commençait la véritable colonisation, le 22 février 1858, par 24 concessionnaires choisis parmi les plus dignes d’entre les transportés et associés ensemble pour l’exécution des gros travaux de colonisation comprenant la construction en charpente d’une case de 10 mètres pour chacun d’eux, le nivellement des chemins et la mise en  culture de deux hectares de terre par homme.

« La culture de ces terres devait être ainsi entendue : un tiers en canne à sucre, un tiers en caféiers, un tiers en plantes alimentaires (…) Des moyens mécaniques leur furent promis pour les aider à préparer leurs produits : un moteur de la force de 25 chevaux faisant marcher une scierie, un moulin à sucre, une raboterie et autres petits moyens de préparer des denrées différentes devant être demandées et installées à Saint-Laurent.

« Des femmes leur furent également promises pour consacrer par le mariage et la famille cette colonisation. Ces 24 concessionnaires commencèrent avec ardeur. Ils construisirent sur la concession urbaine 4 cases après avoir abattu la forêt, puis ils attaquèrent celle qui recouvrait le terrain de la concession rurale dont ils recouvrirent 8 hectares en canne à sucre, riz et café.

« D’autres groupes furent formés et suivirent la trace des premiers. L’émulation les animait tous, les cases se montaient, la canne à sucre, le riz, le maïs, les patates couvraient les champs tandis qu’au logis, des volailles et des porcs commençaient à prospérer. Tous ces produits réunis et vendus assuraient aux concessionnaires les plus anciens un revenu commun et mensuel de 100F. Ils attendaient du produit de leur canne un secours important, qui devait leur faciliter les moyens de se mettre en ménage. Malheureusement, la construction de l’usine promise éprouva un ajournement. On fut obligé de chercher un biais en achetant un moulin abandonné depuis longtemps qu’on devait réparer et monter provisoirement. La personne chargée de ce travail le fut également de chercher un emplacement pour la création d’un autre pénitencier. Le travail d’usine fut délaissé et le personnel qui devait y être employé fut détourné pour effectuer les premiers travaux de Saint-Louis.

« Le délaissement de l’usine dont les concessionnaires attendaient le plus grand secours, l’état sanitaire jusque là très bon qui, sous l’influence des grands défrichements opérés autour de l’établissement était tout à coup transformé en une contagion paludique qui frappait tout le monde et en emportait beaucoup, la perte de leurs récoltes de cannes et les obstacles qui retardèrent pendant une année les unions entre condamnés des deux sexes produisirent un découragement profond et bien des chutes dans la résolution des concessionnaires (…)

« Malgré toutes ces causes de retard et de découragement, Saint-Laurent grandira avec un peu de bonne volonté. Les mariages ramèneront l’espérance, une usine, la production, et celle-ci, l’aisance. Le travail détruira par la culture et le défrichement l’insalubrité résultant de ces premiers travaux ; cela n’est pas exagéré, il faut, pour l’obtenir, le vouloir sérieusement.

Cité par Michel Pierre (la Terre de la Grande Punition)

 

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Le commandant Mélinon, quasiment le fondateur de Saint-Laurent, ne fut pas – et de loin ! – le pire des administrateurs coloniaux ou pénitentiaires. Il n’empêche : tout est dit dans ce rapport, des multiples aberrations  qui, dès le début, ont empêché l’institution de fonctionner.

On donna la priorité à la construction du bagne en lui-même – ce qui n’était en rien urgent, la plupart des transportés improductifs stationnant aux îles -, au détriment de la production. On incita les concessionnaires à défricher massivement pour planter, outre les cultures vivrières, de la canne à sucre qui devait leur assurer un revenu correct. Mais le retard  - faute d’avoir été commandée à temps - dans  la livraison de l’usine fit perdre toute la récolte – d’où un dégât considérable.

Le retour en forêt, en pleine saison des pluies, dans le but de développer cultures vivrières sur abattis et  production de charbon de bois afin de pallier cette essai calamiteux de grande culture, entraîna une recrudescence du paludisme, alors même que Saint-Laurent était une des zones de Guyane les moins touchées par ce fléau. Sans atteindre les taux calamiteux de la Montagne d’Argent ou de Saint-Georges, la situation sanitaire ne fut guère brillante.

Mélinon termine sur une note relativement optimiste. L'évolution de la transportation qui devait une guillotine sèche, quelques années plus tard, allait changer la donne. Saint-Laurent et sa dépendance, Saint-Jean (réservée aux relégués), ne deviendront que de vastes pourrissoirs improductifs alors que leur position et leurs atouts auraient pu, rigoureusement exploités, donner naissance à une grande cité prospère dont toute la colonie aurait profité. Cette colonie pénitentiaire ne vécut que pour elle, en coûtant une fortune à la puissance publique et en maintenant détenus et libérés dans un état misérable. 

Le blason de la commune.

Blason_Saint-Laurent-du-MaroniOn passera sur le métalangage habituel de l'héraldique, réservé aux initiés, pour remarquer l'omniprésence de l'histoire du bagne dans les symboles. A une croix d'or fuselée, chargée d'une salamandre animale contournée de sinople posée sur un brasier de gueules. Au premier canton d'argent à une épée haute portant sur sa pointe une balance de deux plateaux, le tout du même; au second d'argent à une grille de prison composée de 4 barreaux et 4 traverses, sommée de deux clefs posées en sautoir, accompagnée de 7 tourteaux, 3 à senestre, 3 à dextre et 1 en pointe, le tout de sable; au troisième d'azur à une ancre de sable accompagnée de 2 marsouins affrontés de gueules; au quatrième de sinople à une souche d'arbre d'or au duramen de gueules. A une couronne d'or brochante en chef.
Présence de clés, synonymes d'enfermement. De la balance de la justice. D'encientes fortifiées. De marsouins, qui rappellent l'Infanterie de marine dont dépendit longtemps le bagne de Guyane, avant qu'il ne soit rétrocédé au ministère des colonies.