Pourquoi cette décision, treize ans après son organisation?

 

populationIl fallait composer avec l’hostilité presque unanime des autorités et des populations guyanaises (demeurée constante pendant toute l’existence du bagne). Ces dernières voyaient la métropole dépenser des sommes considérables pour expédier ses voleurs, criminels et asociaux vers la colonie transformée de facto en dépotoir : le budget de la Tentiaire était supérieur à celui de la colonie, son directeur était un personnage tout puissant quand le Gouverneur demeurait parfois moins d’un an sur place. En outre, le territoire de Saint-Laurent-du-Maroni avait un statut spécial, dépendait le la Tentiaire et ni le Conseil colonial, ni le Gouverneur n’y exerçaient leur pouvoir. Que les transportés se chargeassent de toutes sortes de corvées qui rebutaient les Guyanais - citons entre autres la vidange quotidienne des tinettes des maisons de Cayenne - ne suffisait pas à se prémunir de cette détestation.

Ensuite, la mortalité effrayante des transportés qui touchait aussi (quoique dans des proportions légèrement moindres) le personnel pénitentiaire faisait réagir des autorités pourtant endurcies: après tout, la condamnation au bagne ne valait pas peine capitale... En 1866, selon Michel Pierre, 7.035 condamnés étaient morts pour 18.027 arrivés en Guyane. D’autres statistiques parlent de 9.000 morts.

Cette mortalité était essentiellement provoquées par les épidémies successives. Le mode de transmission de la fièvre jaune ou du paludisme par les moustiques n’avait encore pas été découvert : quand un lieu se révélait particulièrement malsain, on l’abandonnait au profit d’un autre jusqu’à ce que le phénomène se reproduise, puisqu'on ne se prémunissait pas contre les insectes (par des moustiquaires, la fumée ou des répulsifs naturels fournis par la nature). La nourriture insuffisante et inadaptée jouait aussi un rôle (salaisons américaines de qualité déplorable, ration théorique de viande suffisante, mais celle-ci était le plus souvent avariée et une grande partie du stock était détourné). Le manque d’hygiène, l’utilisation d’eau non potable étaient à l'origine de nombreux cas de dysenterie et même de deux grandes épidémies de choléra qui se propagèrent dans la population. Enfin,  l’absence de soins adaptés par ignorance et manque de moyens parachevaient le tableau.

Ile royale hopitalCPDe cette hécatombe naquit une théorie raciale selon laquelle le climat guyanais était impropre à la survie des hommes blancs qui y souffriraient plus que d’autres des "dysenteries, hépatites, fièvres paludéennes, fièvres bilieuses, coliques sèches, sans compter les épidémies qui, lorsqu’elles sévissent, éliminent quasiment tous les Blancs" (rapport rédigé en 1865)

(Ci-contre : l'hôpital de l'île Royale)

Est aussi évoquée dans ce rapport "l’action débilitante du climat qui est la cause d’anémie, consécutive à une transpiration surabondante et une alimentation insuffisante provoquée par le dégoût qui provient lui-même à la longue de l’action débilitante du climat sur les organes digestifs"

L’auteur du rapport avait remarqué judicieusement que "les Blancs qui résistent le mieux, et ils sont rares, sont ceux qui sont alliés à des négresses ou des mulâtresses et qui prennent complètement les habitudes du pays".

bagnards et gardiensMais il ne s’est pas interrogé sur l’opportunité, pour diminuer cette mortalité, de se rapprocher de ces coutumes locales qui incluaient déjà de façon empirique la lutte contre les moustiques, l’emploi des racines amères contre le paludisme, l’alimentation abondante et épicée (pour stimuler le goût), les hydratations fréquentes (bains dans les fleuves ou douches fréquentes), bref, des éléments du mode de vie connu des "négresses et mulâtresses !" (On encourageait les gardiens à porter sous leur uniforme une ceinture de flanelle pour éviter les refroidissements, et à éviter les douches ou bains trop fréquents, susceptibles de provoquer des chauds et froids redoutables…)

(ci-dessus: on peut constater la tenue adaptée des gardiens... Paradoxalement et si on excepte les sabots, les forçats sont mieux lotis)

En 1867, le gouvernement impérial décida donc de suspendre l’envoi des déportés politiques vers la Guyane et de restreindre au maximum l’envoi des transportés blancs. Ceux-ci prendront alors le chemin de la Nouvelle-Calédonie jusqu’en 1887, mais aucune évacuation des forçats présents en Guyane ne fut organisée. C'est ce qui explique que les milliers de déportés victimes de la répression qui suivit la Commune de 1871 - dont Louise Michel qui s'y conduira admirablement - partirent vers le Pacifique.

BAGNE ile des PinsBagne de l'île des Pins, Nouvelle-Calédonie

En revanche, on continua la transportation en Guyane des condamnés originaires des colonies africaines et de Madagascar, supposés mieux résister du fait de leurs origines.