Cela peut sembler paradoxal mais bien que Cayenne soit dans le monde entier une des villes parmi les plus humides, on y manquait d'eau potable - avec toutes les conséquences qu'on imagine pour la santé publique. 

 

tardy_montravelC'est le Gouverneur Louis Tardy de Montravel assisté de l'ingénieur Lalouette (directeur des ponts et Chaussées) qui initia ce travail indispensable. En effet, faute de sources proches de la ville (dont 90% de la surface est quasiment au niveau de la mer: en conséquence les puits ne donnent qu'une très mauvaise eau saumâtre), les habitants utilisaient les eaux de gouttières en saison des pluies (chaque habitation ou peu s'en faut était dotée d'une citerne, mais l'eau y croupissait et de ce fait les moustiques étaient légion - d'où le paludisme endémique et des épidémies cycliques de fièvre jaune en plus de poussées de dysenterie et même de choléra. Le prestige de Montravel lui permit d'obtenir le consentement de l'administration pénitentiaire, qui fut stimulée par l'énergie de son successeur, le Gouverneur Loubère. Ce dernier ordonna au directeur de la "Tentiaire", Godebert, d'envoyer une corvée de cent condamnés dès le lendemain.

- Je serai là à sept heures du matin, et s'il manque un condamné, vous ferez le centième...

aurait-il affirmé à Godebert si on en croit le docteur Arthur Henry, auteur d'une histoire de la Guyane.

Les travaux furent menés rondement pour l'époque et en quelques années, les bassins naturels des Monts du Rorota (à Rémire, ville située à 12 km de Cayenne) furent excavés, rendus étanches et depuis la prise d'eau, une canalisation amena l'eau jusqu'à quatre fontaines publiques réparties dans la ville - la plus importante étant implantée en face de l'hôtel du gouvernement. On notera toutefois que les travaux furent considérablement retardés, faute de pénitencier faisant fonction de dortoir à Cayenne: chaque jour, les forçats remontaient sur les pontons encalaminés dans la rade... il faudra attendre encore longtemps pour qu'un bâtiment relativement fonctionnel soit édifié en ville pour y héberger les forçats chargés des corvées locales.

 

rorota riou (494x800)La prise d'eau (en aval des trois bassins)

 

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A flanc des Monts du Rorota. Vue sur l'îlet la Mère

 

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081121 IMG_1453Débris de la canalisation de l'époque

 

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081121 IMG_1471Les bassins (en fin de saison sèche, donc presque vides)

fontaine devant gvtLa fontaine principale (devant l'hôtel du Gouvernement)

fontaine pl armesFontaine de la Place d'Armes

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IMG_0154Deux des quatre fontaines (celle du boulevard Jubelin est hors service)

Il y aurait à dire sur cette manière de procéder : l'emploi d'une telle main d'oeuvre rendait la création d'entreprises de travaux publics impossible, mais d'une part la main d'oeuvre aurait fait défaut (déficit en population, et fièvre de l'or qui attirait les hommes vaides dans la jungle), d'autre part, les bagnards ont, pour une fois, réalisé quelque chose de tangible. De Montravel et Loubère furent des parenthèses vite refermées et on s'abstint, par la suite, de réaliser dans la foulée le réseau d'égouts qui faisait tant défaut à Cayenne, ville d'une saleté repoussante: chaque matin, une corvée de bagnards passait en carriole dans les rues de la ville et on y vidait le contenu des tinettes et pots de chambre, le tout étant déversé dans un marécage proche. A la fermeture du bagne, quand plus personne ne fut disponible pour accomplir cette tâche immonde, les Cayennais vécurent un véritable cauchemar, des mois durant...