31 mars 2013

La Guyane, le bagne, vus par le capitaine de Frégate Bouyer (1)

Qui commanda le vaisseau l'Alecton et entreprit un voyage en Guyane en 1862 et 1863, sous le second Empire.

31-03-2013 19;44;42Frédéric Bouyer fit le récit de ce voyage, paru en 1867 aux Editions de L. Hachette et Cie, réédité plus tard par les éditions Guy Delabergerie de Cayenne.

DSCN2590

A MON PERE,

LE DOCTEUR BOUYER

ANCIEN MEDECIN DE PREMIERE CLASSE DE LA MARINE IMPERIALE,

CHEVALIER DE LA LEGION D'HONNEUR, etc.

 

Il a visité avant moi les pays que j'ai voulu décrire. Il les reconnaîtra, je l'espère, malgré les années écoulées ; car si les institutions changent, la nature reste immuable.

Brest, le 15 décembre 1866

Fréd. Bouyer

La plupart des très nombreuses illustrations de l'ouvrage sont des gravures de Riou, en général d'après les croquis de l'auteur.

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31-03-2013 19;10;53 (800x657)Parti de Toulon le 21 novembre 1861, l'Alecton est un aviso à vapeur de 120 chevaux, en bois, doté de roues à aubes, destiné au service de la station navale de Cayenne et de sa colonie pénitentiaire. Comme il se doit, il franchit le détroit de Gibraltar avant de se lancer dans l'interminable traversée de l'Atlantique, franchissant le cap Trafalgar, faisant escale à Cadix avant de rencontrer un calmar géant, animal dont l'opinion tenait alors l'existence pour une fable. Le témoignage d'un officier de la marine impériale aurait évidemment valeur de preuve, et l'Alection tenta vainement de s'en emparer. Si le but ne fut pas atteint, l'événement permit à l'aviso comme à son capitaine d'accéder à une certaine notoriété.

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Après plusieurs rencontres qui n'avaient permis encore que de le frapper d'une vingtaine de balles auxquelles il paraissait insensible, je parvins à l'accoster d'assez près pour lui lancer un harpon ainsi qu'un nœud coulant, et nous nous préparions à multiplier le nombre de ses liens, quand un violent mouvement de l'animal ou du navire fit déraper le harpon qui n'avait guère de prise dans cette enveloppe visqueuse ; la partie où était enroulée la corde se déchira et nous n'amenâmes à bord qu'un tronçon de la queue. Nous avions vu le monstre d'assez près et assez longtemps pour en faire une exacte peinture. C'est un encornet gigantesque. Il semble mesurer dix-huit pieds de la tête à la queue. La tête, qui a la forme d'un bec de perroquet, est enveloppée de huit bras de cinq à six pieds de longueur. Sa couleur est d'un rouge brun, ses yeux glauques ont la dimension d'une assiette; la figure de cet embryon colossal est repoussante et terrible.

Officiers et matelots me demandaient à faire amener un canot pour essayer de garrotter de nouveau le monstre et de l'amener le long du bord. Ils y seraient peut-être parvenus si j'eusse cédé à leurs désirs; mais je craignais que dans cette rencontre corps à corps l'animal ne lançât un de ses longs bras armés de ventouses sur le bord du canot, ne le fît chavirer, n'étouffât plusieurs hommes de ses fouets redoutables, chargés, dit-on, d'effluves électriques et paralysantes, et comme je ne pouvais pas exposer la vie de mes hommes pour satisfaire une vaine curiosité, je dus m'arracher à l'ardeur fiévreuse qui nous avait pris tous en cette poursuite acharnée et j'ordonnai d'abandonner sur les flots le monstre mutilé qui nous fuyait maintenant et qui, sans paraître doué d'une grande rapidité de déplacement, plongeait de quelques brasses et-passait d'un bord à l'autre du navire dès que nous parvenions à l'approcher.

La partie de la queue que nous avions à bord pesait 14 kilogrammes. C'est une substance molle répandant une forte odeur de musc. La partie qui correspond à l'épine dorsale commençait à acquérir une sorte de dureté relative. Elle se rompait facilement et offrait une cassure d'un blanc d'albâtre. L'animal entier, d'après mon appréciation, devait peser de deux à trois tonneaux, près de six mille livres. Il soufflait bruyamment; mais je n'ai pas remarqué qu'il lançât cette substance noirâtre au moyen de laquelle les petits encornets que l'on rencontre à Terre-Neuve troublent la transparence de l'eau pour échapper à leurs ennemis.

Des matelots m'ont raconté qu'ils avaient vu, dans le sud du cap de Bonne-Espérance, des poulpes pareils à celui-ci, quoique de taille un peu moindre. Ils prétendent que c'est un ennemi acharné de la baleine. Et de fait, pourquoi cet être qui semble une grossière ébauche ne pourrait-il atteindre des proportions gigantesques? Ni os, ni carapace, rien n'arrête sa croissance, et l'on ne voit pas a priori de bornes à son développement.

(page 21)

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DSCN2633Passons sur les autres escales, Ténériffe, Cap-Vert, Sant-Vincent. Le 23 décembre, l'approche des Guyanes est attestée par une certaine perturbation des eaux de la mer: perte de l'amertume, nuance sombre puis jaunâtre qui signale le voisinage des rivières.

La Guyane s'annonçait par le Rocher du Grand Connétable [lien] qui était - et est toujours -  une des plus grandes concentrations d'oiseaux de mer connues dans le monde, dont l'accès, certes difficile, vaut largement le détour.

Enfin, l'Alecton longea les îles Rémire (dont l'îlet la Mère) avant de mouiller aux îles du Salut, près du Cérès qui venait d'amener un convoi de 500 transportés (la rade de Cayenne est envasée de manière cyclique, ce qui rend la plupart du temps l'accostage impossible).

connétableLe Rocher du Grand Connétable

Bouyer signale de manière assez neutre ce qu'était le bagne colonial: une manière pour la France de se débarrasser de sa lie, de l'écume de ses prisons, mais aussi de "tous ceux qui sont un sujet de gêne ou de crainte, une menace pour l'avenir ou une difficulté pour le présent". Par cette formule il visait évidemment les déportés politiques.

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Bouyer découvre les îles du Salut

GF 67

31-03-2013 20;06;49Après un long récit de la désastreuse expédition de Kourou, quand les îles constituèrent un refuge très relatif pour les malheureux survivants, il signale qu'elles redevinrent désertes un certain temps, frappées du préjugé amérindien qui en faisait le refuge du Diable.

Puis on y établit une léproserie, la colonie étant frappée de cette terrible maladie incurable à l'époque, et dont on exagérait le mode de contagion. Cette léproserie fut ensuite transférée à Mana après d'innombrables réclamations de la population qui entendait pouvoir faire parvenir des subsides aux internés de leurs familles.

Lorsque démarra la transportation, ces îlets parurent merveilleusement disposés pour accueillir un grand établissement pénitientiaire. Initialement, ce fut le dépôt central qui reçut les évacués des bagnes de Toulon et de Rochefort, dont la plupart étaient ensuite affectés à des camps sur le continent, les déportés politiques demeurant pour la plupart sur l'île du Diable, où ils occupèrent les anciennes cases des lépreux, sommairement remises en état (leur condition les dispensait de travail forcé). 

C'est là que Bouyer fait preuve d'humour noir... Candeur? Cynisme? Aveuglement, parce qu'on n'a voulu lui montrer qu'un aspect de la condition des transportés ? La page ci-dessous laisse pantois.

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Les transportés, c'est le nom officiel substitué à celui de forçats et par lequel ils sont tous désignés; les transportés travaillent aux routes, aux constructions de l'île, au déchargement des navires, aux ateliers de confection où l'on fait sabots, chapeaux, effets, meubles pour le service général. Ils sont employés aux forges, à la menuiserie, à la fonderie, et acquièrent des grades dans le travail avec une rémunération qui varie de cinq à dix centimes par jour.

De plus, ils ont leurs heures de liberté pendant lesquelles ils travaillent à leur propre compte.

On a même trouvé parmi les transportés les éléments d'un corps musical. S'il est vrai que l'harmonie adoucisse les mœurs, elle a ici une rude besogne à remplir, et l'on frémit devant la composition de cet orchestre dont chaque instrumentiste est assassin, incendiaire, faussaire ou voleur, ce qui ne l'empêche pas d'exécuter sur la flûte ou sur le piston les modulations les plus suaves, tout comme si la conscience était pure de tout forfait.

L'uniforme des transportés se compose d'une chemise et d'un pantalon de toile grise et d'un chapeau de paille. Le peloton de correction seul porte la chaîne et le costume traditionnel rouge et jaune. Il se recrute dans les hommes incorrigibles, les évadés, les paresseux; il est chargé des travaux les plus pénibles, des plus dures cor­vées. C'est une punition plus ou moins longue qui, avec le cachot et les coups de corde, forme le système répressif au moyen duquel on cherche à assouplir les natures rebelles.

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DSCN2596 (Copier)Frédéric Bouyer fait donc de la description de la vie de bagnard un portrait idyllique qui correspond tout à fait à l'esprit de la loi de 1854, surtout quand on le compare à la condition ouvrière de l'époque. En effet, contrairement au prolétaire de l'époque, le bagnard serait assuré de manger, d'être soigné, il disposerait d'un pécule qu'il pourrait arrondir sur son temps de loisirs, distractions d'ailleurs parfaitement organisés puisqu'on pratique même la musique au bagne!  Il semble à le lire que les punitions ne sont données qu'à contre-coeur aux incorrigibles. On comprend mal, dans ces conditions, pourquoi le taux de mortalité frappant une population d'hommes en général dans la force de l'âge atteignait couramment 30% par an, 60% dans les camps les plus malsains... Les épargnés étant ceux qui demeuraient sur les îles, c'est à dire en général les éléments les plus dangereux, qu'on ne souhaitait pas mettre au contact de la population!

Sans le vouloir, l'auteur indique un des pires travers de l'administration pénitentiaire: dès le début, elle commença à fonctionner "par elle même" et "pour elle même", les éléments les plus qualifiés étant affectés à son service exclusif : les plus belles réalisations du bagne de Guyane (les seules, d'ailleurs, si on excepte l'adduction d'eau de Cayenne) sont des constructions pénitentiaires et l'île Royale est couverte d'édifices magnifiques, preuve de l'incontestable savoir faire de détenus qui y travaillèrent (chapelle, hôpital, cases et mess des gardiens, etc.) [Voir l'album: "la visite de l'Île Royale" - lien)]

DSCN2597 (Copier)L'église de l'île Royale. Plus tard, un magnifique presbytère sera bâti à ses côtés

 01-04-2013 13;11;27 (751x1024)Nous terminerons par cette précieuse information fournie par l'auteur : le recensement de la population de Guyane, en 1862 (en intégrant le fait que la ruée vers l'or ayant commencé, il est probable que des centaines d'orpailleurs partis dans la jungle n'ont pas été comptabilisés)

recensement 1862

caserne cayennePlus de 2.500 forçats stationnaient en Guyane, envoyés officiellement pour contribuer au relèvement de la colonie. Or il n'y en avait que 365 qui séjournaient en dehors des pénitenciers, à son service, dans des corvées d'entretien ou sur des chantiers de construction. Si on ajoute à cela le fait que les effectifs de militaires furent toujours surdimensionnés dans la crainte d'une révolte de forçats, on mesure le gâchis...

De tout temps, les Gouverneurs bataillèrent avec le directeur de l'administration pénitentiaire, le plus souvent sans résultat. D'une part, le budget de la colonie était très inférieur à celui du bagne et dans toutes les rivalités entre administrations, c'est la puissance payante qui domine, d'autre part les Gouverneurs séjournaient en moyenne un an sur place (et il y avait des vacances de poste à chaque relève) quand le directeur de la "Tentiaire" régnait sur son petit Empire pour un séjour de deux à cinq ans. 

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29 mars 2013

Quid de la société guyanaise, quand le bagne fut implanté dans la colonie?

 

C'est dans une société très malade que le bagne débarqua, sans que des études sérieuses n'aient été entreprises pour que son implantation soit un succès tant pour la colonie que pour l'administration pénitentiaire.

victor-huguesSi on excepte quelques dizaines d'années de prospérité relative au cours du XVIIIème siècle, la Guyane ne connut guère qu'un long marasme entrecoupé de catastrophes. Moins de quatre-vingt dix ans avant le débarquement des premiers bagnards, la désastreuse expédition de Kourou [lien] entraîna la mort affreuse de 13.000 colons. Les 918 survivants revenus en France concoururent à faire de la colonie une terre maudite, le tombeau des Français. Le désastre de Trafalgar ayant privé le premier Empire de sa flotte, la Guyane fut coupée de sa métropole et occupée par les plus proches alliés des Anglais, les Portugais (qui, en 1817, restituèrent scrupuleusement la colonie que le Gouverneur, Victor Hugues, avait sagement renoncé à défendre contre un ennemi supérieur, pour éviter la dévastation de celle-ci).

victor_huguesOn notera que Victor Hugues est l'incarnation même du haut-fonctionnaire sans état d'âme... Envoyé en 1793 en Guadeloupe pour abolir l'esclavage (et raccourcir à peu près tous les aristocrates de l'île), il obéit sans aucun regret ou remords affiché à la consigne de Bonaparte, de le rétablir en Guyane où il avait été nommé Gouverneur en 1799. Il accomplit cette tâche de 1802 à 1804, avant de quitter la colonie en 1809 après l'invasion par les Portugais venus du Brésil. Accusé de trahison et d'incapacité par l'Empire, il fut assigné à résidence jusqu'en 1814. Puis il repartit pour Cayenne, s'établit en Guyane comme planteur et mourut en 1826 (lors de ses dernières années, il était devenu aveugle). Sa tombe est toujours entretenue dans le cimetière de Cayenne, capitale d'une colonie où certains lui surent gré d'avoir protégé la Guyane des inévitables dévastations engendrées par un dur conflit. En outre, l'esclavage fut aboli quarante ans plus tôt dans les colonies françaises qu'au Brésil... et il est douteux que le géant latino-américain aurait lâché une colonie française conquise de haute lutte s'il abandonna volontiers une terre apparemment peu productive qui s'était livrée sans combat.

DSCN2607Les premiers bagnards arrivèrent quatre ans après l'abolition de l'esclavage, signifié en Guyane le 10 juin 1848. Il n'est évidemment pas question de déplorer l'éradication de cette monstruosité, mais force est de constater que les conséquences économiques furent considérables. La situation était fondamentalement différente en Guyane - terre continentale - et aux Antilles où, lorsque les esclaves furent libérés, l'alternative du salariat agricole s'imposa naturellement au bout de quelques semaines. En Guyane la place ne manquait pas, et les esclaves désertèrent massivement les plantations pour s'étabir à leur compte sur de modestes abattis, largement suffisants pour subsister. Les recettes de la colonie étant fondées sur les taxes à l'exportation de denrées de grande culture (canne, coton, roucou, cacao, café, etc.) et ces productions étant réduites à néant, le pays végéta faute d'investissements et d'un budget de fonctionnement suffisant pour entretenir des infrastructures et payer des fonctionnaires. On tenta de faire venir des travailleurs hindous, mais leur état de santé déclina fortement.

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38546567Autre calamité qui s'abattit sur la Guyane... Un Amérindien nommé Paolino revint des Grands Bois avec quelques pépites trouvées sur l'Arataye... déclenchant une ruée vers l'or massive. En 1852, il y avait déjà des milliers d'orpailleurs dans la jungle et si certains surent faire fortune (parfois même dans des proportions considérables: le mineur Vitalo demanda la permission de paver son salon avec des Napoléons en or, et il lui en fut donné autorisation à condition qu'il les posât sur la tranche "pour ne pas fouler l'Empereur" ; la dépense était quand même excessive et il se contenta de faire venir une somptueuse calèche tirée par une paire d'étalons blancs qu'il fallait renouveler régulièrement - les pur-sangs ne supportant pas le climat guyanais).

071123035923152071442276Cayenne : Maison Vitalo ; elle fut quasiment démontée à la mort du propriétaire,les héritiers étant persuadés qu'un énorme trésor y était dissimulé.
 

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De ce fait la Guyane devint une économie de comptoirs, où tout était subordonné à la fourniture des denrées nécessaires aux orpailleurs. Ce fut la fin de l'agriculture autre que de subsistance, de l'artisanat, et aucun embryon d'industrie ne put voir le jour.

DSCN2606C'est dans ce contexte que le Second Empire naissant entreprit d'en faire une terre d'expiation et de transportation, dans le but de pallier ce déficit de main d'oeuvre tout en débarrassant la métropole de ses criminels et délinquants. Les intentions affichées étaient louables - la possibilité de reconstruire une existence une fois ses fautes expiées par la délivrance de concessions agricoles ou artisanales -, mais le Ministère de la Marine dont ce n'était assurément pas la vocation, puis le Ministère des Colonies qui prit par la suite la responsabilité d'administrer le bagne ne se donnèrent jamais les moyens d'aboutir.

Dès le début, ce fut l'échec : mortalité considérable chez les détenus comme chez les gardiens, absence de productivité (quand les transportés n'étaient pas envoyés dans des camps de la mort, ils végétaient sur des pontons ou des îlets minuscules)

DSCN2587 (Copier)

DSCN2591 (Copier)Le Capitaine Frédéric Bouyer, commandant de l'Alecton, effectua une longue mission en Guyane, dont il fit un récit haut en couleur et qui fournit nombre d'informations si on veut bien se replacer dans le contexte de l'époque et  faire litière des préjugés habituels au XIXème siècle.

La plupart des planches qui illustrent cette note sont des gravures de Riou réalisées d'après des croquis de l'auteur ou des planches photographiques, extraites de son ouvrage.

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Pour la petite histoire... Pendant la traversée menant en Guyane, l'Alecton fit la rencontre d'un calmar géant. On fit grand cas de cet événement, à l'époque : attesté par un officier de marine, il confirmait enfin des récits de marins qu'on prenait jusque là pour des légendes ou, à tout le moins, de grossières exagérations. .

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28 mars 2013

Les Îles du Salut.

 

guyane2A quelques encablures de Kourou, ces îles de quelques hectares étaient considérées comme le refuge du Diable par les Indiens Kaliñas (Galibis), que les Jésuites avaient tenté d'évangéliser avant leur expulsion (ils ont laissé leur nom à la Montagne des Pères, proche de Kourou)

757px-Kalina_hunter_gatherer

En 1763, une tentative de colonisation massive de la Guyane eut lieu, qui fut une hécatombe : des milliers de colons originaires de Lorraine, pas du tout préparés à ce qui les attendait et qui en outre souffraient pour nombre d’entre eux de maladies telles que les affections vénériennes acquises pendant la traversée - furent déversés en saison des pluies sur la lagune de Kourou. Paludisme, fièvre jaune, conséquences de l'alimentation avariée, absence d’abris et de soins appropriés… En quelques semaines, on déplora des milliers de morts. La Guyane acquit la réputation de Tombeau des Français  dont elle mit longtemps à se défaire.

Kourou_drawing_dessin_expedition14.000 malheureux débarquèrent en pleine saison des pluies sur les lagunes de Kourou. Le paludisme, la fièvre jaune, les carences alimentaires, les maladies vénériennes eurent raison de la plupart d'entre eux en quelques semaines : seuls 1.800 purent être rapatriés et firent de la Guyane un tableau épouvantable. Longtemps, on ne l'appela guère que le "tombeau des Français"

585px-Kourou_carte_map_1776De Chanvallon,  l’émissaire de Choiseul qui avait eu cette idée de colonisation. Sur s’évertua en vain à sauver ce qui pouvait l’être en tentant sans succès d’empêcher les débarquements qui se sont succédé des semaines durant (les capitaines des navires, épouvantés par ce qu’ils voyaient sur la lagune et apeurés à l’idée d’être pris d’assaut par les survivants désespérés menaçaient de leurs armes leurs passagers pour qu’ils débarquent de force avant de s’éloigner au plus vite). De Chanvallon eut l’idée de transporter sur quelques chaloupes les survivants sur les " isles du Diable"  rebaptisées " îles du Salut". Ils purent y achever leur convalescence : l’atmosphère plus clémente du fait d’une meilleure ventilation et surtout l’absence de moustiques – vecteurs du paludisme et de la fièvre jaune stoppèrent les épidémies (on ignorait à l’époque quel était le mode de transmission des  "fièvres") ; en outre, l’eau douce d’origine pluviale, était moins contaminée que celle des puits de la lagune.

Rapatriés, les survivants donnèrent une image épouvantable de la Guyane. Le scandale fut de portée nationale, mais Choiseul était bien trop puissant pour être réellement inquiété (il ne subit qu’une courte disgrâce) : c’est le malheureux Chanvallon qui avait pourtant sauvé ce qui pouvait l’être qui fut embastillé pour apaiser l’opinion.

Les premiers transportés ne pouvaient demeurer sur les pontons de Cayenne, et on désirait séparer les déports politiques des détenus de droit commun. Comme il était à peu près impossible de s'évader des îles, le bagne les colonisa rapidement. Curieux paradoxe que cette politique dont une des finalités était de mettre en valeur la colonie, et qui parqua sa main d'oeuvre dans des pénitentiers où détenus comme gardiens tombaient comme des mouches (la Montagne d'Argent, Saint-Georges, les établissements de la Comté) ou sur des îles et îlots minuscles, sans aucun profit...

1Ces îles (au nombre de trois) sont :

- l’Île Royale (la plus grande : 24 hectares)

- l’Île Saint-Joseph

- la plus petite, quasiment inaccessible en raison de la houle et des forts courants : l’Île du Diable qui a gardé le nom initial de l’archipel.

 

41Les îles du Salut et les "battures de Malmanoury" en 1863

69Elles sombraient peu à peu dans l'oubli, quand l'ouverture du bagne, puis la célèbre affaire Dreyfus et la déportation du capitaine innocemment accusé de haute trahison sur l'Île du Diable les remirent au premier rang de la déportation. Ensuite, on y installa les détenus les plus susceptibles de s'évader

Pour l’anecdote, on signalera que les îles du Salut constituent actuellement un des havres de repos parmi les plus prisés des Guyanais : plages, eau claire, piscines des forçats, auberge…

 

 

071011IMG_0622                                                                                      Les Îles aujourd'hui

On remarquera la couleur typique des eaux de la région, rendues limoneuses par les milliards de tonnes d'alluvions déversées par l'Amazone dans l'océan.

Les catégories de bagnards : déportés, transportés, relégués.

Dès la fin du XVIIIème siècle, la Guyane fut une terre de déportation où on expédia les ennemis du Directoire (on citera Collot d'Herbois, Pichegru, Barbé Marbois, de même que quelques centaines de prêtres réfractaires.

revolutionnairesCollot d'Herbois , Barbé-Marbois , Pichegru [liens]

Les "politiques" furent en majorité assignés au camp de Sinnamary.

vue-du-camp-de-sinnamaryQuant aux prêtres réfractaires, ils furent envoyés dans  la très malsaine plaine de la Counamama (entre Sinnamary et Iracoubo) où la mortalité fut vite effrayante en raison de l'insalubrité des lieux.

counamamaLa "Konamama" (de nos jours: Counamama)

Sous le Second Empire, outre les déportés politiques qui, pour la plupart, séjournèrent à l'île du Diable (on citera Delescluze, (lien) qui deviendra un des principaux responsables de la Commune), il y eut les transportés, des condamnés aux travaux forcés pour une durée de cinq ans minimum par les Cours d'Assises, astreints de plus au doublage : à leur libération, ils devaient passer dans la colonie un temps au moins équivalent à celui de leur peine ; si celle-ci était égale ou supérieure à huit ans, l'assignation à résidence en Guyane était définitive.

CASES DEPORTESÎle du Diable : cases de déportés

A ces deux catégories de bagnards, la IIIème République ajouta les relégués. La relégation était une peine accessoire infligée aux délinquants multi-récidivistes, en théorie dès la quatrième condamnation à une peine supérieure à trois mois de prison** (en pratique, elle était rarement prononcée avant une multitude de petits délits).

** D'où ces condamnations à trois mois et un jour de prison, pour que la peine soit comptabilisée en vue d'une future relégation.

pied de bicheUn relégué ("pied-de-biche"), catégorie unanimement méprisée tant des gardiens que des transportés.

 

Charles_Benjamin_Ullmo_1908Degradation_alfred_dreyfusLes déportés de la IIIème République étaient pour la plupart des condamnés à tort (Dreyfus) ou à raison (Ullmo) pour haute trahison ou espionnage pendant la Grande Guerre.

Dispensés de travail, ils pouvaient recevoir des effets personnels émanant de leur famille, et obtinrent, pour certains, le droit de résider à Cayenne en fin de peine.

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Les premières implantations en Guyane (suite)

 

Les arrivées de transportés (condamnés de droit commun) et de déportés (condamnés politiques) se succédaient sans qu'on trouve une solution satisfaisante: Ou bien les sites retenus présentaient des taux de mortalité effrayante dûs aux "fièvres", ou le rejet de la population limitait les possibilités d'implantation dans les zones salubres, déjà occupées. C'est ainsi que pendant des années, subsistèrent au large de Cayenne de vieux vaisseaux désarmés, pontons transformés en prisons flottantes sur lesquelles les conditions de vie étaient particulièrement pénibles, ne serait-ce que par le manque d'eau douce, la chaleur et l'odeur fétide venant des bancs de vase, à marée basse. De ces pontons, des corvées de bagnards sortaient parfois pour effectuer des corvées: considérable perte de temps, surtout que les bancs de vase empêchent tout mouvement de chaloupe à marée basse.

DSCN2611Pontons de forçats, dans la rade de Cayenne

DSCN2630Dans une logique sécuritaire (éviter les évasions, ne pas mettre trop de forçats au contact des populations) on utilisa au mieux les îles, à commencer évidemment par l'Archipel des îles du Salut, au large de Kourou.

On colonisa aussi l'îlet la Mère, le plus grand d'un petit archipel au large de Rémire, près de Cayenne (cet îlet avait été occupé par les Jésuites au milieu du XVIIIème siècle).

Seulement dans ces conditions, on ne voit pas l'intérêt d'extraire les forçats des pénitentiers de France pour ne changer en rien leur condition carcérale - si ce n'est que leur déplacement et l'entretien de surveillants expatriés coûtait infiniment plus cher.

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En marge de ces tentatives aussi coûteuses et inutiles pour la colonie, on établit également une succession d'établissements sur la rivière Comté (à quelques dizaines de kilomètres de Cayenne, dans une région uniquement accessible par la voie fluviale: camps de Sainte Marie, Saint Philippe, Saint Augustin). Une épidémie de fièvre jaune ayant décimé forçats et gardiens, on rapatria les premiers sur les pénitenciers flottants, en rade de Cayenne.

Le camp de Saint-Georges, sur le fleuve Oyapock, fut une des pires expériences avec celui de la Montagne d'Argent - tant la région était malsaine: il s'agissait de construire une digue et de remblayer des marais, afin d'établir un bourg devant contenir la présence brésilienne. La mortalité annuelle dépassa le taux de 40% (encore maintenant, malgré les décennies d'efforts d'aménagement et une politique sanitaire énergique, la commune souffre d'un paludisme endémique). En 1856, devant l'hécatombe, le camp ferma temporairement.

DSCN2614Le pénitencier de Saint-Georges de l'Oyapock, en 1862

 

sgg(Au premier plan, la maison Garros, à Saint-Georges. Seul bâtiment datant de l'époque du pénitencier - récemment restauré. La digue, au premier plan, fut élevée par les forçats au prix de souffrances inouïes)

 

Mais la volonté impériale persistait, et il fallut se résoudre à trouver des solutions viables, pour appliquer la loi du 30 mars 1854 dont nous citons quelques extraits.

Article 1 - La peine des travaux forcés sera subie, à l’avenir, dans des établissements créés par décrets de l’Empereur, sur le territoire d’une ou de plusieurs possessions françaises autres que l’Algérie.

 Article 2 - Les condamnés seront employés aux travaux les plus pénibles de la colonisation et à tous les travaux d’utilité publique.

 L’article 4 étendait la peine aux femmes qui "seront séparées des hommes et employées à des travaux en rapport avec leur âge et avec leur sexe"

 L’article 6 prévoyait la peine de  "doublage"  qui faisait de l’envoi en Guyane un voyage le plus souvent sans retour : « Tout condamné à moins de huit années de travaux forcés sera tenu, à l’expiration de sa peine, de résider dans la colonie pendant un temps égal à la durée de sa condamnation. Si la peine est de huit années, il sera tenu d’y résider pendant toute sa vie »

Les articles 11 et 13 prévoyaient le « rachat des fautes » par le travail et la bonne conduite, en règlementant la cession éventuelle de terres aux condamnés libérés.

 Cité par Michel Pierre (la Terre de la Grande Punition)

Selon l’esprit de la loi impériale, ces dispositions se voulaient répressives tout en donnant des possibilités de réinsertion. Elles permettaient également, pour ce qui concernait la Guyane, un apport de main d’œuvre dans un pays désorganisé par l’abolition de l’esclavage et dont l’évolution démographique était catastrophique.

Mais des concessions de terrain dans les zones déjà habitées, il ne fallait pas y songer. Les autorités craignaient (pas forcément sans fondement) que l'insécurité n'atteigne des sommets dans un pays dont la nature exubérante et l'absence de voies de communication rendaient toute surveillance policière illusoire. C'est ce qui favorisa l'installation du gros de la transportation sur le Maroni, à l'ouest de la colonie, là où ne vivaient guère que des indigènes (Indiens Kaliñas dits "galibis", Noirs Bonis et Bosch). Ensuite, une grande partie des forçats étaient à l'expiration de leur peine dans un état de cachexie telle que le travail de la terre, très pénible sous ces latitudes, était inenvisageable - surtout quand ils n'étaient pas d'origine paysanne.

 

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27 mars 2013

Les premières implantations en Guyane

 

85096148_oC'est la Frégate l’Allier  qui, le 31 mars 1852, débarqua les premiers forçats en Guyane. Le convoi était composé de  298 condamnés et trois déportés politiques, accueillis par Joseph Napoléon Sébastien Sarda Garriga dit Sarda-Garriga (lien), Commissaire du gouvernement très vite disgracié, pour s'être opposé à la dérive autoritaire de Napoléon III.

Rien n'ayant été prévu pour leur accueil, les détenus furent d'abord accueillis sur des pontons, sur l'îlet La Mère (au large de Cayenne) avant d'être répartis dans des camps coloniaux où très vite la dureté des conditions de vie les décimèrent.

Déclaration de Sarda-Garriga.

"Mes amis, il n’y a pas, sous le soleil, de plus beau pays que celui-ci, ni plus riche. Il est à vous. Le prince Louis Napoléon m’envoie pour vous le partager. Vous allez descendre, travailler, préparer le terrain, élever des cases. Pendant ce temps, je parcourrai la colonie, je choisirai dans les sites les plus charmants les cantons les plus fertiles, puis ces terres cultivées en commun, seront partagées entre les plus méritants.

/ …

J’ai mission de vous faire vivre ici une vie nouvelle. En France vous êtes des criminels ; ici, je ne veux voir que des hommes repentants. Arrivés à Cayenne, je ne vous demanderai que peu de travail pour vous donner le temps de vous acclimater. Ce travail sera pour vous un moment d’hygiène et de distraction. Plus tard, vous sentirez le besoin de n’être pas seul.

Je marierai les célibataires, et vos enfants que je m’appliquerai à faire élever dans la pratique de la vertu, feront oublier, par leur bonne conduite, les fautes de leurs pères."

 Peu après, Sarda Garriga, victime des hostilités locales et de sa "naïveté" fut relevé de ses fonctions après avoir été taxé de "socialisme" (source: Michel Pierre)

Le camp de la Montagne d'Argent.

 

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vignette80-37A première vue, l'emplacement sur l'estuaire de l'Oyapock* était idéal. L'accès par la mer était relativement facile et des flancs de colline ensoleillés, fertiles, offraient des conditions idéales pour la culture des caféiers (dès le XVIIIe siècle, le café de la Montagne d'Argent avait acquis une réputation flatteuse en France).

* (fleuve qui marque actuellement la frontière guyano-brésilienne)

C'est donc là qu'on implanta un des premiers camps destinés à durer, et les vestiges qui demeurent dans la jungle ne laissent aucun doute, quant aux efforts accomplis… surtout que la carrière dont les moellons furent extraits et taillés était située à plusieurs kilomètres en amont :  il fallut donc organiser un transport par voie fluviale.

 

Montagne d'argent, par RiouGravure de Riou, sur les indications du capitaine Bouyer

mtargentContrairement à une idée répandue, la Guyane n'est pas infestée de moustiques… sauf en de rares endroits. Et la Montagne d'Argent est justement un de ceux-ci, infesté d'anophèles – qui transmettent le paludisme (malaria) – tout comme d'ædes-ægypti,  vecteurs de la fièvre jaune. A peine installés, les bagnards et leurs gardiens furent victimes d'épidémies épouvantables (on évalue à 25% par an le taux de mortalité).

Une épidémie particulièrement sévère de fièvre jaune sévit sur le site en 1856 qui n'empêcha pas les hommes, au prix d'efforts surhumains, d'accomplir des travaux remarquables : un petit port protégé par une jetée, des bâtiments divers, une rangée de cachots, des terrasses le long de la colline pour planter les caféiers, le tout en pierres taillées.

Devant l'hécatombe (au camp de Saint-Georges de l'Oyapock où l'on voulait créer un poste avancé dans une région quasiment déserte, face au territoire contesté franco-brésilien, c'était pire), on se résolut à renoncer aux  velléités de colonisation de l'est ou des bords de la rivière Comté pour se rabattre sur l'ouest à Saint-Laurent, où les résultats furent moins pitoyables.

91512-131919Les premières implantations. En bleu, les camps sur l'Oyapock

Mais tant que le mécanisme de transmission des fièvres par les moustiques ne fut pas intégré et que des mesures ne furent pas prises en conséquence : moustiquaires, fumigènes ou simplement feu de bois vert, à la manière amérindienne, quinine contre le paludisme – encore que les transportés la refusaient presque tous, persuadés qu'elle attentait à leur virilité, on ne faisait guère que déplacer le problème en changeant de camp…

Voici copie d'une lettre envoyée par un gardien.

Sans titre-1(Lettre de Philippe Fournier, citée par Michel Pierre)

* Paludisme - ** Fièvre jaune

 

031019 023De nos jours, le trajet en canot entre Saint-Georges de l'Oyapock et les ruines de la Montagne d'Argent est relativement périlleux : le clapot à l'embouchure est impressionnant, et les hauts-fonds rocheux ou vaseux particulièrement traitres ne laissent pas place à l'erreur.

Mais le spectacle de ces ruines dans la jungle, la somme de souffrances qu'elles représentent serrent le cœur. Il n'est pas rare que des pêcheurs brésiliens en lanchas traditionnelles trouvent un abri dans le port, lorsque la mer est trop forte. Dans ces circonstances, la gendarmerie maritime sait fermer les yeux alors que les patrouilles sont plus vigilantes pour tenter d'intercepter les clandestinos qui affrontent la mer au péril de leur vie pour rejoindre les environs de Cayenne, em busca de euro (à la "recherche de l'euro") ou pour extraire l'or de la jungle guyanaise.

 

031019 322En route vers le nouvel "eldorado..."

 

Le site de la Montagne d'Argent (photos de l'Auteur)

 

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La Montagne d'Argent, près de l'estuaire (vue depuis le fleuve)

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Couleur caractéristique des eaux particulièrement limoneuses, autour de l'Amazone.

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La carrière, en amont (à deux kilomètres de la Montagne d'Argent)

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Le port

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La jetée

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Ruines envahies par la jungle. Les ficus descellent les pierres avec une facilité déconcertante.

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 L'ensemble de la colline était aménagée en terrasses,

face au soleil, pour recevoir les plants de caféiers.

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  Bâtiments, puits, cachots.

 

031019 082Les tombes des gardiens ont été pour la plupart profanées.
 
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Le bagne de Guyane... Un échec cinglant.

Introduction

 

geo barrington convicts arriving in botany bayLorsque l'Endeavour amena les premiers Anglais en Australie et que Botany Bay devint un lieu de déportation (lien), on était loin d'imaginer que le bagne créé dans cette terre du bout du monde serait à l'origine d'un des pays les plus riches et les plus civilisés de la planète. Et de nos jours, les familles australiennes qui peuvent se targuer d'avoir un ancêtre venu dans un convoi de bagnards font partie de l'aristocratie locale.

Pourtant, les Britanniques avaient peu d'expérience du travail forcé en matière de sanction pénale. A Londres on pendait avec une facilité déconcertante  – y compris des enfants de huit à douze ans menés à l'échafaud pour vol à la tire (ce qui n'empêchait pas la capitale anglaise d'être par excellence la ville des pickpockets : Charles  Dickens n'exagérait en rien le contexte dans lequel il plaçait ses intrigues romanesques).

botany bay debarquement

galeresEn revanche, le système de répression français était fondé depuis longtemps sur le travail forcé. Dès le seizième siècle, brigands, opposants, prisonniers de guerre, Protestants (après la révocation de l'édit de Nantes) formèrent des cohortes de galériens marqués au fer rouge, rivés à leur banc, condamnés à couler avec leur vaisseau en cas de naufrage, vivant dans leur puanteur, crevant de maladie, de faim, de soif ou sous les coups, abrutis de fatigue lors des manœuvres. Même les condamnés à temps étaient rarement libérés à la fin de leur peine tant les besoins en main d'œuvre étaient considérables. Peu importait, dans ce contexte, la validité des décisions de justice.

Les progrès de la marine à voile – qui permirent de remonter contre le vent et de diriger des embarcations plus puissantes à une vitesse soutenue – rendirent peu à peu les galères obsolètes. Leurs équipages furent alors employés à diverses tâches dans les ports : dévasement (Rochefort), entretien des bâtiments et des jetées, mise au radoub des vaisseaux de sa Majesté, etc.

bagne rochefortLe bagne de Rochefort (début du XIXe siècle)

photo42Mais ces diverses occupations étaient insuffisantes pour occuper la chiourme. Peu à peu, on prit l'habitude de fournir les "galériens" à des concessionnaires locaux au grand mécontentement de la population puisque, main d'œuvre à bon compte sans aucun droit, ils concurrençaient les travailleurs civils.

Enfin, le rendement de beaucoup de ces exclus était des plus médiocres de par leur absence de formation, parce qu'ils demeuraient enchaînés et qu'il fallait une garde substantielle pour les surveiller... ce qui n'empêchait pas la peur des révoltes.

La chiourme était de plus en plus mal supportée et les habitants des villes de bagne, qui de ce fait pâtissaient d'une épouvantable réputation, multipliaient les protestations: il devenait urgent de trouver une solution, en plus du développement des maisons d'arrêt et des prisons centrales.

 

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NapoleonIIIC'est dans ce contexte que Napoléon III organisa la déportation en outre-mer tant pour les condamnés politiques que pour les "droits communs". La Guyane fut choisie parce que son bilan démographique était, depuis l'abolition de l'esclavage en 1848, épouvantable (excès de décès par rapport aux naissances, peu d'immigration) alors qu'elle était considérée, avec raison pour l'époque, comme potentiellement riche malgré son épouvantable réputation acquise lors de la malencontreuse tentative de colonisation massive de Kourou (1763). Plus tard, devant l'échec, on choisira la Nouvelle Calédonie, considérée comme plus saine avant de revenir en Guyane, justement pour utiliser sa réputation de guillotine sèche quand la volonté d'éradiquer les éléments subversifs prit le pas sur des considérations plus humanistes.

Les intentions affichées par l'empereur étaient de concilier la "répression des fautes et des errements passés" avec "la mise en valeur de la colonie". A l'expiration de la peine, on envisageait de donner au condamné une concession de terrain et les moyens de refaire une existence ; on prévoyait même des unions, puisque des condamnées rejoindraient les hommes.

C'est l'incompétence des personnels, à commencer par les directions successives de l'administration pénitentiaire, la méconnaissance des risques sanitaires locaux dont beaucoup étaient  sans traitement au XIXe siècle d'autant plus qu'on ignorait les modes de contamination (eaux polluées, insectes), c'est la sourde hostilité de la population guyanaise (qui avait des raisons objectives et subjectives de rejeter le bagne) qui furent la cause de l'échec initial de son installation. Ratage cinglant, quand on le compare avec la réussite australienne, et même avec la situation en Nouvelle Calédonie.

FB TRANSPORTES ET SURVEILLANTS

Forçats et gardien, au début du Second Empire.

depart forçatsLa Troisième République, ne fit rien pour améliorer la situation, bien au contraire. Il ne s'agissait plus, sous Waldeck Rousseau, de chercher la rédemption du coupable ou même de mettre en valeur une colonie : on devait débarrasser la société de ses éléments troubles, les éloigner pour toujours. Le bagne ne devint plus que le dépotoir de la métropole, la Guillotine sèche, d'abord par la systématisation du "doublage" qui faisait en pratique de tout condamné un résident à vie dans la colonie, sans travail et sans ressources une fois "libre", puis par l'instauration de la relégation qui ajouta les asociaux, petits voleurs récidivistes, vagabonds, escrocs à la petite semaine, aux transportés, criminels de droit commun déjà présents.

Par le doublage, en effet, on contraignait le condamné à demeurer dans la colonie un temps au moins égal à celui de sa condamnation (le retour étant à sa charge) si celle-ci était inférieure à huit ans de travaux forcés. Au-delà, l'assignation était à vie.

Aucun espoir de rédemption, mortalité hors du commun : la Guyane tout entière avait gagné par le bagne le surnom de "guillotine sèche". Le souvenir de la terrible "expédition de Kourou" puis des déportations de la Révolution revenait : quand un fonctionnaire était muté en Guyane, il était convoqué au ministère des colonies, rue Oudinot, pour y déposer copie de son testament dans l'hypothèse où les circonstances le rendraient nécessaires - l'administration, dans sa grande mansuétude, prenant à sa charge les frais d'enregistrement. Très motivant…

albert_londresLes célèbres reportages d'Albert Londres, à partir de 1923, regroupés dans deux livres: "Au bagne" et "L'homme qui s'évada", ce dernier relatant l'épopée de l'anarchiste Dieudonné qu'il contribua à faire réhabiliter, facilitèrent la prise de conscience. Le bagne apparut pour ce qu'il était: un scandale, et l'opinion évolua. Peu à peu, des améliorations concernant le sort des détenus rendirent leurs conditions de vie moins inégales et sinon plus confortables, du moins acceptables. Car certains vivaient fort bien, au bagne, quand ils en avaient l'opportunité ; et il était rare que ce fussent les plus méritants.

 En 1937, un décret loi, à l'initiative de Gaston Monnerville, jeune député de la Guyane, supprima la transportation et la relégation sans pour autant prévoir le rapatriement des bagnards en place, qui ne s'accomplit que dans les années cinquante, grâce à une action volontariste de l'Armée du Salut.

91512-131914Longtemps, la Guyane eut honte de son passé. Le site de Saint-Laurent du Maroni manqua de disparaître : sa restauration ne commença qu'il y a quelques années.

Ce n'est guère que depuis une ou deux décennies que des Guyanais concèdent du bout des lèvres avoir un ascendant venu par le Lamartinière Peu à peu, le ressentiment entre l'ancienne colonie et sa métropole accusée de l'avoir transformée en dépotoir s'estompe, et les vestiges de cette époque noire prennent toute leur place dans le patrimoine local.

A Saint-Laurent, un monument est même dédié à la souffrance des bagnards dont beaucoup furent davantage de pauvres hères victimes d'une justice de classe que des criminels avérés (même si, bien entendu, ces derniers étaient fort bien représentés dans la masse)

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