C'est dans une société très malade que le bagne débarqua, sans que des études sérieuses n'aient été entreprises pour que son implantation soit un succès tant pour la colonie que pour l'administration pénitentiaire.

victor-huguesSi on excepte quelques dizaines d'années de prospérité relative au cours du XVIIIème siècle, la Guyane ne connut guère qu'un long marasme entrecoupé de catastrophes. Moins de quatre-vingt dix ans avant le débarquement des premiers bagnards, la désastreuse expédition de Kourou [lien] entraîna la mort affreuse de 13.000 colons. Les 918 survivants revenus en France concoururent à faire de la colonie une terre maudite, le tombeau des Français. Le désastre de Trafalgar ayant privé le premier Empire de sa flotte, la Guyane fut coupée de sa métropole et occupée par les plus proches alliés des Anglais, les Portugais (qui, en 1817, restituèrent scrupuleusement la colonie que le Gouverneur, Victor Hugues, avait sagement renoncé à défendre contre un ennemi supérieur, pour éviter la dévastation de celle-ci).

victor_huguesOn notera que Victor Hugues est l'incarnation même du haut-fonctionnaire sans état d'âme... Envoyé en 1793 en Guadeloupe pour abolir l'esclavage (et raccourcir à peu près tous les aristocrates de l'île), il obéit sans aucun regret ou remords affiché à la consigne de Bonaparte, de le rétablir en Guyane où il avait été nommé Gouverneur en 1799. Il accomplit cette tâche de 1802 à 1804, avant de quitter la colonie en 1809 après l'invasion par les Portugais venus du Brésil. Accusé de trahison et d'incapacité par l'Empire, il fut assigné à résidence jusqu'en 1814. Puis il repartit pour Cayenne, s'établit en Guyane comme planteur et mourut en 1826 (lors de ses dernières années, il était devenu aveugle). Sa tombe est toujours entretenue dans le cimetière de Cayenne, capitale d'une colonie où certains lui surent gré d'avoir protégé la Guyane des inévitables dévastations engendrées par un dur conflit. En outre, l'esclavage fut aboli quarante ans plus tôt dans les colonies françaises qu'au Brésil... et il est douteux que le géant latino-américain aurait lâché une colonie française conquise de haute lutte s'il abandonna volontiers une terre apparemment peu productive qui s'était livrée sans combat.

DSCN2607Les premiers bagnards arrivèrent quatre ans après l'abolition de l'esclavage, signifié en Guyane le 10 juin 1848. Il n'est évidemment pas question de déplorer l'éradication de cette monstruosité, mais force est de constater que les conséquences économiques furent considérables. La situation était fondamentalement différente en Guyane - terre continentale - et aux Antilles où, lorsque les esclaves furent libérés, l'alternative du salariat agricole s'imposa naturellement au bout de quelques semaines. En Guyane la place ne manquait pas, et les esclaves désertèrent massivement les plantations pour s'étabir à leur compte sur de modestes abattis, largement suffisants pour subsister. Les recettes de la colonie étant fondées sur les taxes à l'exportation de denrées de grande culture (canne, coton, roucou, cacao, café, etc.) et ces productions étant réduites à néant, le pays végéta faute d'investissements et d'un budget de fonctionnement suffisant pour entretenir des infrastructures et payer des fonctionnaires. On tenta de faire venir des travailleurs hindous, mais leur état de santé déclina fortement.

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38546567Autre calamité qui s'abattit sur la Guyane... Un Amérindien nommé Paolino revint des Grands Bois avec quelques pépites trouvées sur l'Arataye... déclenchant une ruée vers l'or massive. En 1852, il y avait déjà des milliers d'orpailleurs dans la jungle et si certains surent faire fortune (parfois même dans des proportions considérables: le mineur Vitalo demanda la permission de paver son salon avec des Napoléons en or, et il lui en fut donné autorisation à condition qu'il les posât sur la tranche "pour ne pas fouler l'Empereur" ; la dépense était quand même excessive et il se contenta de faire venir une somptueuse calèche tirée par une paire d'étalons blancs qu'il fallait renouveler régulièrement - les pur-sangs ne supportant pas le climat guyanais).

071123035923152071442276Cayenne : Maison Vitalo ; elle fut quasiment démontée à la mort du propriétaire,les héritiers étant persuadés qu'un énorme trésor y était dissimulé.
 

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De ce fait la Guyane devint une économie de comptoirs, où tout était subordonné à la fourniture des denrées nécessaires aux orpailleurs. Ce fut la fin de l'agriculture autre que de subsistance, de l'artisanat, et aucun embryon d'industrie ne put voir le jour.

DSCN2606C'est dans ce contexte que le Second Empire naissant entreprit d'en faire une terre d'expiation et de transportation, dans le but de pallier ce déficit de main d'oeuvre tout en débarrassant la métropole de ses criminels et délinquants. Les intentions affichées étaient louables - la possibilité de reconstruire une existence une fois ses fautes expiées par la délivrance de concessions agricoles ou artisanales -, mais le Ministère de la Marine dont ce n'était assurément pas la vocation, puis le Ministère des Colonies qui prit par la suite la responsabilité d'administrer le bagne ne se donnèrent jamais les moyens d'aboutir.

Dès le début, ce fut l'échec : mortalité considérable chez les détenus comme chez les gardiens, absence de productivité (quand les transportés n'étaient pas envoyés dans des camps de la mort, ils végétaient sur des pontons ou des îlets minuscules)

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DSCN2591 (Copier)Le Capitaine Frédéric Bouyer, commandant de l'Alecton, effectua une longue mission en Guyane, dont il fit un récit haut en couleur et qui fournit nombre d'informations si on veut bien se replacer dans le contexte de l'époque et  faire litière des préjugés habituels au XIXème siècle.

La plupart des planches qui illustrent cette note sont des gravures de Riou réalisées d'après des croquis de l'auteur ou des planches photographiques, extraites de son ouvrage.

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Pour la petite histoire... Pendant la traversée menant en Guyane, l'Alecton fit la rencontre d'un calmar géant. On fit grand cas de cet événement, à l'époque : attesté par un officier de marine, il confirmait enfin des récits de marins qu'on prenait jusque là pour des légendes ou, à tout le moins, de grossières exagérations. .

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