Les arrivées de transportés (condamnés de droit commun) et de déportés (condamnés politiques) se succédaient sans qu'on trouve une solution satisfaisante: Ou bien les sites retenus présentaient des taux de mortalité effrayante dûs aux "fièvres", ou le rejet de la population limitait les possibilités d'implantation dans les zones salubres, déjà occupées. C'est ainsi que pendant des années, subsistèrent au large de Cayenne de vieux vaisseaux désarmés, pontons transformés en prisons flottantes sur lesquelles les conditions de vie étaient particulièrement pénibles, ne serait-ce que par le manque d'eau douce, la chaleur et l'odeur fétide venant des bancs de vase, à marée basse. De ces pontons, des corvées de bagnards sortaient parfois pour effectuer des corvées: considérable perte de temps, surtout que les bancs de vase empêchent tout mouvement de chaloupe à marée basse.

DSCN2611Pontons de forçats, dans la rade de Cayenne

DSCN2630Dans une logique sécuritaire (éviter les évasions, ne pas mettre trop de forçats au contact des populations) on utilisa au mieux les îles, à commencer évidemment par l'Archipel des îles du Salut, au large de Kourou.

On colonisa aussi l'îlet la Mère, le plus grand d'un petit archipel au large de Rémire, près de Cayenne (cet îlet avait été occupé par les Jésuites au milieu du XVIIIème siècle).

Seulement dans ces conditions, on ne voit pas l'intérêt d'extraire les forçats des pénitentiers de France pour ne changer en rien leur condition carcérale - si ce n'est que leur déplacement et l'entretien de surveillants expatriés coûtait infiniment plus cher.

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En marge de ces tentatives aussi coûteuses et inutiles pour la colonie, on établit également une succession d'établissements sur la rivière Comté (à quelques dizaines de kilomètres de Cayenne, dans une région uniquement accessible par la voie fluviale: camps de Sainte Marie, Saint Philippe, Saint Augustin). Une épidémie de fièvre jaune ayant décimé forçats et gardiens, on rapatria les premiers sur les pénitenciers flottants, en rade de Cayenne.

Le camp de Saint-Georges, sur le fleuve Oyapock, fut une des pires expériences avec celui de la Montagne d'Argent - tant la région était malsaine: il s'agissait de construire une digue et de remblayer des marais, afin d'établir un bourg devant contenir la présence brésilienne. La mortalité annuelle dépassa le taux de 40% (encore maintenant, malgré les décennies d'efforts d'aménagement et une politique sanitaire énergique, la commune souffre d'un paludisme endémique). En 1856, devant l'hécatombe, le camp ferma temporairement.

DSCN2614Le pénitencier de Saint-Georges de l'Oyapock, en 1862

 

sgg(Au premier plan, la maison Garros, à Saint-Georges. Seul bâtiment datant de l'époque du pénitencier - récemment restauré. La digue, au premier plan, fut élevée par les forçats au prix de souffrances inouïes)

 

Mais la volonté impériale persistait, et il fallut se résoudre à trouver des solutions viables, pour appliquer la loi du 30 mars 1854 dont nous citons quelques extraits.

Article 1 - La peine des travaux forcés sera subie, à l’avenir, dans des établissements créés par décrets de l’Empereur, sur le territoire d’une ou de plusieurs possessions françaises autres que l’Algérie.

 Article 2 - Les condamnés seront employés aux travaux les plus pénibles de la colonisation et à tous les travaux d’utilité publique.

 L’article 4 étendait la peine aux femmes qui "seront séparées des hommes et employées à des travaux en rapport avec leur âge et avec leur sexe"

 L’article 6 prévoyait la peine de  "doublage"  qui faisait de l’envoi en Guyane un voyage le plus souvent sans retour : « Tout condamné à moins de huit années de travaux forcés sera tenu, à l’expiration de sa peine, de résider dans la colonie pendant un temps égal à la durée de sa condamnation. Si la peine est de huit années, il sera tenu d’y résider pendant toute sa vie »

Les articles 11 et 13 prévoyaient le « rachat des fautes » par le travail et la bonne conduite, en règlementant la cession éventuelle de terres aux condamnés libérés.

 Cité par Michel Pierre (la Terre de la Grande Punition)

Selon l’esprit de la loi impériale, ces dispositions se voulaient répressives tout en donnant des possibilités de réinsertion. Elles permettaient également, pour ce qui concernait la Guyane, un apport de main d’œuvre dans un pays désorganisé par l’abolition de l’esclavage et dont l’évolution démographique était catastrophique.

Mais des concessions de terrain dans les zones déjà habitées, il ne fallait pas y songer. Les autorités craignaient (pas forcément sans fondement) que l'insécurité n'atteigne des sommets dans un pays dont la nature exubérante et l'absence de voies de communication rendaient toute surveillance policière illusoire. C'est ce qui favorisa l'installation du gros de la transportation sur le Maroni, à l'ouest de la colonie, là où ne vivaient guère que des indigènes (Indiens Kaliñas dits "galibis", Noirs Bonis et Bosch). Ensuite, une grande partie des forçats étaient à l'expiration de leur peine dans un état de cachexie telle que le travail de la terre, très pénible sous ces latitudes, était inenvisageable - surtout quand ils n'étaient pas d'origine paysanne.

 

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