Introduction

 

geo barrington convicts arriving in botany bayLorsque l'Endeavour amena les premiers Anglais en Australie et que Botany Bay devint un lieu de déportation (lien), on était loin d'imaginer que le bagne créé dans cette terre du bout du monde serait à l'origine d'un des pays les plus riches et les plus civilisés de la planète. Et de nos jours, les familles australiennes qui peuvent se targuer d'avoir un ancêtre venu dans un convoi de bagnards font partie de l'aristocratie locale.

Pourtant, les Britanniques avaient peu d'expérience du travail forcé en matière de sanction pénale. A Londres on pendait avec une facilité déconcertante  – y compris des enfants de huit à douze ans menés à l'échafaud pour vol à la tire (ce qui n'empêchait pas la capitale anglaise d'être par excellence la ville des pickpockets : Charles  Dickens n'exagérait en rien le contexte dans lequel il plaçait ses intrigues romanesques).

botany bay debarquement

galeresEn revanche, le système de répression français était fondé depuis longtemps sur le travail forcé. Dès le seizième siècle, brigands, opposants, prisonniers de guerre, Protestants (après la révocation de l'édit de Nantes) formèrent des cohortes de galériens marqués au fer rouge, rivés à leur banc, condamnés à couler avec leur vaisseau en cas de naufrage, vivant dans leur puanteur, crevant de maladie, de faim, de soif ou sous les coups, abrutis de fatigue lors des manœuvres. Même les condamnés à temps étaient rarement libérés à la fin de leur peine tant les besoins en main d'œuvre étaient considérables. Peu importait, dans ce contexte, la validité des décisions de justice.

Les progrès de la marine à voile – qui permirent de remonter contre le vent et de diriger des embarcations plus puissantes à une vitesse soutenue – rendirent peu à peu les galères obsolètes. Leurs équipages furent alors employés à diverses tâches dans les ports : dévasement (Rochefort), entretien des bâtiments et des jetées, mise au radoub des vaisseaux de sa Majesté, etc.

bagne rochefortLe bagne de Rochefort (début du XIXe siècle)

photo42Mais ces diverses occupations étaient insuffisantes pour occuper la chiourme. Peu à peu, on prit l'habitude de fournir les "galériens" à des concessionnaires locaux au grand mécontentement de la population puisque, main d'œuvre à bon compte sans aucun droit, ils concurrençaient les travailleurs civils.

Enfin, le rendement de beaucoup de ces exclus était des plus médiocres de par leur absence de formation, parce qu'ils demeuraient enchaînés et qu'il fallait une garde substantielle pour les surveiller... ce qui n'empêchait pas la peur des révoltes.

La chiourme était de plus en plus mal supportée et les habitants des villes de bagne, qui de ce fait pâtissaient d'une épouvantable réputation, multipliaient les protestations: il devenait urgent de trouver une solution, en plus du développement des maisons d'arrêt et des prisons centrales.

 

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NapoleonIIIC'est dans ce contexte que Napoléon III organisa la déportation en outre-mer tant pour les condamnés politiques que pour les "droits communs". La Guyane fut choisie parce que son bilan démographique était, depuis l'abolition de l'esclavage en 1848, épouvantable (excès de décès par rapport aux naissances, peu d'immigration) alors qu'elle était considérée, avec raison pour l'époque, comme potentiellement riche malgré son épouvantable réputation acquise lors de la malencontreuse tentative de colonisation massive de Kourou (1763). Plus tard, devant l'échec, on choisira la Nouvelle Calédonie, considérée comme plus saine avant de revenir en Guyane, justement pour utiliser sa réputation de guillotine sèche quand la volonté d'éradiquer les éléments subversifs prit le pas sur des considérations plus humanistes.

Les intentions affichées par l'empereur étaient de concilier la "répression des fautes et des errements passés" avec "la mise en valeur de la colonie". A l'expiration de la peine, on envisageait de donner au condamné une concession de terrain et les moyens de refaire une existence ; on prévoyait même des unions, puisque des condamnées rejoindraient les hommes.

C'est l'incompétence des personnels, à commencer par les directions successives de l'administration pénitentiaire, la méconnaissance des risques sanitaires locaux dont beaucoup étaient  sans traitement au XIXe siècle d'autant plus qu'on ignorait les modes de contamination (eaux polluées, insectes), c'est la sourde hostilité de la population guyanaise (qui avait des raisons objectives et subjectives de rejeter le bagne) qui furent la cause de l'échec initial de son installation. Ratage cinglant, quand on le compare avec la réussite australienne, et même avec la situation en Nouvelle Calédonie.

FB TRANSPORTES ET SURVEILLANTS

Forçats et gardien, au début du Second Empire.

depart forçatsLa Troisième République, ne fit rien pour améliorer la situation, bien au contraire. Il ne s'agissait plus, sous Waldeck Rousseau, de chercher la rédemption du coupable ou même de mettre en valeur une colonie : on devait débarrasser la société de ses éléments troubles, les éloigner pour toujours. Le bagne ne devint plus que le dépotoir de la métropole, la Guillotine sèche, d'abord par la systématisation du "doublage" qui faisait en pratique de tout condamné un résident à vie dans la colonie, sans travail et sans ressources une fois "libre", puis par l'instauration de la relégation qui ajouta les asociaux, petits voleurs récidivistes, vagabonds, escrocs à la petite semaine, aux transportés, criminels de droit commun déjà présents.

Par le doublage, en effet, on contraignait le condamné à demeurer dans la colonie un temps au moins égal à celui de sa condamnation (le retour étant à sa charge) si celle-ci était inférieure à huit ans de travaux forcés. Au-delà, l'assignation était à vie.

Aucun espoir de rédemption, mortalité hors du commun : la Guyane tout entière avait gagné par le bagne le surnom de "guillotine sèche". Le souvenir de la terrible "expédition de Kourou" puis des déportations de la Révolution revenait : quand un fonctionnaire était muté en Guyane, il était convoqué au ministère des colonies, rue Oudinot, pour y déposer copie de son testament dans l'hypothèse où les circonstances le rendraient nécessaires - l'administration, dans sa grande mansuétude, prenant à sa charge les frais d'enregistrement. Très motivant…

albert_londresLes célèbres reportages d'Albert Londres, à partir de 1923, regroupés dans deux livres: "Au bagne" et "L'homme qui s'évada", ce dernier relatant l'épopée de l'anarchiste Dieudonné qu'il contribua à faire réhabiliter, facilitèrent la prise de conscience. Le bagne apparut pour ce qu'il était: un scandale, et l'opinion évolua. Peu à peu, des améliorations concernant le sort des détenus rendirent leurs conditions de vie moins inégales et sinon plus confortables, du moins acceptables. Car certains vivaient fort bien, au bagne, quand ils en avaient l'opportunité ; et il était rare que ce fussent les plus méritants.

 En 1937, un décret loi, à l'initiative de Gaston Monnerville, jeune député de la Guyane, supprima la transportation et la relégation sans pour autant prévoir le rapatriement des bagnards en place, qui ne s'accomplit que dans les années cinquante, grâce à une action volontariste de l'Armée du Salut.

91512-131914Longtemps, la Guyane eut honte de son passé. Le site de Saint-Laurent du Maroni manqua de disparaître : sa restauration ne commença qu'il y a quelques années.

Ce n'est guère que depuis une ou deux décennies que des Guyanais concèdent du bout des lèvres avoir un ascendant venu par le Lamartinière Peu à peu, le ressentiment entre l'ancienne colonie et sa métropole accusée de l'avoir transformée en dépotoir s'estompe, et les vestiges de cette époque noire prennent toute leur place dans le patrimoine local.

A Saint-Laurent, un monument est même dédié à la souffrance des bagnards dont beaucoup furent davantage de pauvres hères victimes d'une justice de classe que des criminels avérés (même si, bien entendu, ces derniers étaient fort bien représentés dans la masse)